La magie du Cluji

Salut cher.e lecteur.trice !Voi­ci quelques lignes pour te pré­sen­ter le Clu­ji, le club de jeux et de l’imaginaire de l’INSA Lyon

Cette asso­cia­tion est l’une des plus anciennes, 41 ans d’existence, autant de temps pour amas­ser beau­coup de boîtes et retra­cer l’histoire du jeu de socié­té dans notre local aurez-de chaus­sé du bâti­ment C! Tu te demandes encore ce qu’on fait au Clu­ji ? C’est simple, toutes les acti­vi­tés ludiques sont la bienvenue.


Le pro­gramme

Tu trou­ve­ras des échecs le lun­di soi­ret des jeux de socié­té le mer­cre­di et le ven­dre­di soir. Enfin, pour les amou­reux de la lit­té­ra­ture SF et fan­ta­sy, le Clu­ji en pos­sède une for­mi­dable biblio­thèque. Habitué.e du jeu ou simple curieux.se, tu trou­ve­ras ton bonheur !

Pour les plus moti­vés, le Clu­ji orga­nise chaque année une conven­tion de l’imaginaire, tu peux te joindre à nous pour l’organisation de l’Ave CIIL­sar, la 27e édi­tion du CIIL.

Nous sommes aus­si régu­liè­re­ment invi­tés sur des évé­ne­ments comme béné­voles: Octo­gone, Japan Touch, Ren­contres ludiques et évé­ne­ments insa­liens, de super moments à par­ta­ger avec les autres membres volon­taires tout en pro­fi­tant d’une ambiance unique 😉 Que ce soit pour pro­fi­ter de notre immense ludo­thèque, des échi­quiers ou pour t’investir dans des évé­ne­ments ludiques notre porte t’est ouverte !

LE CLUJI

La couture avec Bob’INSA

La vision de votre T‑shirt pré­fé­ré troué vous brise le cœur? Vous avez tou­jours rêvé de décou­vrir ou de vous per­fec­tion­ner dans la cou­ture? Venez nous ren­con­trer le jeu­di 22 sep­tembre au forum des asso­cia­tions, ou dans notre local situé au deuxième étage du bâti­ment E lors des permanences.

Qui sommes-nous?

Bob’INSA est une asso­cia­tion qui met à dis­po­si­tion du maté­riel de cou­ture, de bro­de­rie, de tri­cot ou de cro­chet, aus­si bien aux débutant.e.s qu’aux per­sonnes expérimentées.


Bob’INSA per­met à tous et toutes de décou­vrir la cou­ture à tra­vers des per­ma­nences toute l’année, ain­si qu’au cours des ate­liers qui sont orga­ni­sés, sou­vent en par­te­na­riat avec d’autres asso­cia­tions. À titre d’exemple, l’année pas­sée, une for­ma­tion pour l’utilisation des machines à coudre a été pro­po­sée en début d’année tous les soirs pen­dant deux semaines. Les participant.e.s ont pu repar­tir avec des petits objets qu’iels avaient réa­li­sé. Plu­sieurs machines à coudre, une sur­je­teuse, ain­si que des tis­sus et divers maté­riels de mer­ce­rie sont mis à dis­po­si­tion des membres de l’associations. Une bro­deuse a éga­le­ment été ache­tée par le pool des assos, et il sera pos­sible de com­men­cer quelques pro­jets des­sus au cours de l’année, une fois que les membres de l’association seront formé.e.s dessus.

De nom­breux ate­liers tout au long de l’année

De nom­breux ate­liers ont été pro­po­sés, et sont sus­cep­tibles d’être recon­duits cette année, comme des ate­liers décou­verte du cro­chet et du tri­cot, d’apprentissage de la cou­ture pour la fabri­ca­tion et le rac­com­mo­dage de vête­ments. Ces ate­liers sont des moments de par­tage et per­mettent d’apprendre de nou­velles choses tout en repar­tant avec un objet que vous aurez confec­tion­né, comme lors de la soi­rée cou­ture de tis­sus péru­viens en lien avec Soli­dac­tion, de l’atelier tote bag per­son­na­li­sé avec les Lézarts ou de repas par­ta­gé autour d’un ate­lier de bro­de­rie manuelle.

Bob’INSA est aus­si sol­li­ci­té par d’autres asso­cia­tions pour des demandes per­son­na­li­sées. Ain­si, l’année der­nière des tabliers ont été cou­sus pour les Bikers, les pro­tège-livres pour l’Alir, ain­si que des cos­tumes pour Rag­da et la TTI.

Enfin, nous sommes aus­si pré­sents sur des évé­ne­ments tels que le forum des assos, le mar­ché de Noël, ain­si que les 24h de l’INSA.

Com­ment nous rejoindre

Si vous sou­hai­tez plus d’informations sur l’association, nous serons présent.e.s au forum des assos le 22 sep­tembre, ain­si que sur les réseaux (@bob_insa sur ins­ta­gram, Bob’INSA sur face­book) et sur notre dis­cord (https://discord.gg/dD6QJFKPqf). Afin de rejoindre l’association, il est pos­sible de venir au local pour une pre­mière séance d’essai, puis d’adhérer à l’association si vous êtes conquis.e.s (4€ VA/6€ non VA).

Où nous trou­ver? Au deuxième étage du bâti­ment E
Quand nous trou­ver? Per­ma­nences deux fois par semaines (lun­di de 19h à 21h, jeu­di de 14h à 17h)

Bob’IN­SA

L’inventaire des métiers disparus

Ah je vous atten­dais … Venez jeter un œil à mon vieil alma­nach. J’ai écrit l’Inventaire des métiers per­dus en 2040 pour gar­der une trace des métiers de ma jeu­nesse ah ah ah ! C’est fou comme le temps file…

Sacré Je ! Les métiers sont une vraie dia­ble­rie ! Tout évo­lue, tout le temps, à grand bruit ou sans remous, vio­lem­ment ou bien pia­nis­si­mo. Hmmm … Aujourd’hui en 2065, on ne peut pas exer­cer le même métier toute sa vie, il aura dis­pa­ru bien avant. C’est pour faire face à cette héca­tombe qu’existe l’Inventaire des métiers, pour consi­gner le pas­sé sur du papier et gar­der la pos­si­bi­li­té de tirer une leçon de l’Histoire.

Le vieil homme sai­sit un gigan­tesque codex sur son éta­gère et l’abat avec fra­cas sur son bureau. La pous­sière recou­vrant la cou­ver­ture est balayée par son souffle éton­nam­ment vigou­reux. Le voi­là qui l’ouvre au hasard.

Regar­dez par exemple, la tech­no­lo­gie est la véri­table fau­cheuse des métiers, quoi qu’elle soit aus­si for­te­ment créa­trice ah ah ah ! Mais regar­dez c’est incroyable non ? Secré­taires, comp­tables, admi­nis­tra­tifs, res­sources humaines … Tous ont été ava­lés par nos ordi­na­teurs intel­li­gents, une véri­table révolution !

Il feuillette avi­de­ment son ency­clo­pé­die, s’arrêtant sur les anec­dotes les plus croustillantes :

Hou ! Voyez ici les ingé­nieurs et desi­gners qui ont per­du le goût et l’utilité de leur tra­vail à force de créer chaque semestre une nou­velle gamme d’ordinateurs, de télé­phones, de voi­tures, de vête­ments ou de meubles en bois. Comme si la socié­té n’était jamais satis­faite d’un pro­duit, il lui fal­lait en per­ma­nence de nou­velles idées, de nou­veaux essais, de nou­velles cou­leurs, de nou­velles formes ? Éton­nant tout de même !

Ah ceux-là sont mes pré­fé­rés ! Cer­tains métiers ont dis­pa­ru ou plu­tôt ont été inter­dits ! Pour­quoi vous dîtes ? Je crois bien qu’ils ont été jugés tel­le­ment absurdes ou inéga­li­taires que la légis­la­tion a chan­gé pour les inter­dire. Pre­nez le publi­ci­taire dont le métier consis­tait à mani­pu­ler consciem­ment ses contem­po­rains pour leur faire ache­ter des pro­duits dont ils n’avaient par­fois même pas besoin. Ou bien les métiers de la… de la sfé­vu­la­tion ? Qui est le cochon qui a écrit ce livre ? Je sais bien que c’est moi mais tout de même, un peu d’effort ! Ah mais ça me revient, ces métiers dont l’essence même consis­tait à parier sur le futur de biens réels et même fic­tifs. Ils s’enrichissaient for­te­ment, par­fois sur le mal­heur des autres mais le plus incroyable dans tout cela, c’est qu’ils ne pro­dui­saient rien de réel ! Rien que d’y pense, j’ai envie de m’esclaffer ! Ima­gi­nez un peu … Vous gagnez de l’argent, un tas d’argent, en étu­diant et pré­di­sant l’évolution des valeurs et des prix des matières pre­mières, des biens immo­bi­liers, des parts d’industries, des dettes des pays et même

Leurs salaires étaient deve­nus tels qu’ils ont été vio­lem­ment inter­dits en 2041 après la révé­la­tion par le jour­nal Richer and mea­ner de plu­sieurs scan­dales. C’était une sacrée BOMBE vous pou­vez me croire !


Ah et les pro­blèmes éthiques aus­si ! Les chi­mistes, les com­mer­ciaux, les ingé­nieurs qui tra­vaillaient pour l’industrie cos­mé­tique ou agroa­li­men­taire et qui ven­daient par­fois à l’époque des pro­duits dés­équi­li­brés ou conte­nant des sub­stances toxiques.

Je me sou­viens aus­si que, lorsque j’avais 25 ans, peu importe l’endroit où vous tra­vailliez, vous aviez au-des­sus de votre épaule, une armée de supé­rieurs hié­rar­chiques épiant vos faits et gestes, rédi­geant des rap­ports sur la pro­duc­ti­vi­té, orga­ni­sant des réunions en per­ma­nence, vous deman­dant de rendre des comptes à la hié­rar­chie … Cela pou­vait même aller jusqu’aux conseils sur com­ment faire cor­rec­te­ment notre propre tra­vail … ça attei­gnait des som­mets ! Tout cela pour col­ler à une défi­ni­tion idéo­lo­gique de l’organisation au tra­vail. Quelle absur­di­té quand j’y repense ! Je vous assure que cela me plon­geait dans des colères noires à l’époque ! Après nombre de pots cas­sés, de ser­vices entiers empoi­son­nés et de tra­vailleurs dépi­tés par ce mode de fonc­tion­ne­ment, les cadres se sont éven­tuel­le­ment ren­du compte de l’inefficacité de ces méthodes. Les entre­prises, les ins­ti­tu­tions et leurs diri­geants ont arrê­té d’eux-mêmes de recru­ter et de créer ce genre de postes. L’échelle hié­rar­chique s’est faite rac­cour­cir de nom­breux bar­reaux super­flus. Quelle vic­toire c’était pour moi qui m’étais acti­ve­ment éle­vé contre ces méthodes ! C’est gran­diose d’avoir pu obser­ver cela de mon vivant.

A ces mots, le vieil homme entre dans une pro­fonde réflexion, ces yeux se per­dant dans le vague, le décor s’effaçant tout autour de lui. Après plu­sieurs minutes, il émerge soudainement.

À chaque fois que je me replonge dans cet alma­nach, je ne peux empê­cher les sou­ve­nirs et la nos­tal­gie de m’assaillir … Vous êtes tou­jours là ? Il n’y a pas de minute à perdre ! Pro­fi­tez du tra­vail tant qu’il est encore temps ! Bien­tôt votre métier n’existera plus.

Simon

Grande démission : une chance à saisir ?

Au-delà des cadres, la déser­tion est un mou­ve­ment bien plus pro­fond dans la socié­té qui sur­vient actuel­le­ment dans tous les sec­teurs : res­tau­ra­tion, ensei­gne­ment, métiers du ter­tiaire… Moins visible mais plus pro­fonde, cette « grande démis­sion » invite à repen­ser toutes les dimen­sions du tra­vail et pour­rait même, par son ampleur gran­dis­sante, inver­ser le rap­port de force entre employeurs et salariés.

Le terme de « grande démis­sion » a été popu­la­ri­sé d’abord aux US sous le nom de « Big Quit » pour dési­gner les grandes vagues de rup­tures de contrat sur­ve­nues en masse à la sor­tie de la pan­dé­mie : presque 48 mil­lions d’américains ont démis­sion­né en 2021 et 4 mil­lions par mois depuis le début de 2022 ! En France, on enre­gistre 20% plus de démis­sions en 2021 qu’en 2019.
Cer­tains com­mencent déjà à sor­tir les grandes ques­tions méta­phy­siques qui ne veulent pas dire grand-chose : et si nous avions per­du le goût de l’effort ? En réa­li­té, ce n’est jamais le concept même du tra­vail qui est remis en cause, mais des condi­tions par­fois infer­nales dans les­quelles il s’exerce, quand démis­sion­ner devient l’ultime recours dans un envi­ron­ne­ment qui ne fait pas tou­jours sens et justice.

Une quête indi­vi­duelle de sur­vie

Sur Tik­tok, le Big Quit a fait la une un moment avec des vidéos de per­sonnes annon­çant leur démis­sion de façon spec­ta­cu­laire, expri­mant leur désar­roi et la libé­ra­tion pro­fonde qu’ils res­sentent en pous­sant la porte. En croi­sant tous ces bouts de récits et ce qu’on sait depuis long­temps de la révolte des métiers essen­tiels ou encore des bull­shit jobs1, on peut énu­mé­rer plu­sieurs rai­sons d’en avoir marre : des salaires trop bas ; une grande pres­sion et une mise en concur­rence conti­nue dans des métiers d’exécution constam­ment éva­lués sur des cri­tères de per­for­mances ; un sen­ti­ment d’inutilité à faire des tâches dont on ne per­çoit pas l’impact réel et la per­ti­nence ; la qua­li­té empê­chée chez des pro­fes­sions comme les métiers du soin où l’on dis­pose dif­fi­ci­le­ment des condi­tions et du temps néces­saires pour mener à bien son tra­vail ; un sen­ti­ment de nui­sance à d’autres dans les tâches qu’on exerce ; l’imposition du pré­sen­tiel à plein temps…

Comme ces vagues se sont beau­coup accen­tuées dans la période après-covid, on a par­fois ten­dance à sim­pli­fier le phé­no­mène chez les édi­to­ria­listes mains­tream en le rédui­sant à un effet secon­daire du virus. Or si le confi­ne­ment a per­mis à des tas de gens de se poser les bonnes ques­tions sur le sens de leur tra­vail et la juste place qu’il devait prendre dans la vie – en France par exemple 30% ont chan­gé leur orien­ta­tion pro­fes­sion­nelle pen­dant la période covid -, il n’a été que l’agitateur de tour­ments qui rôdent depuis long­temps dans les bureaux, les usines, les bou­tiques ou les chan­tiers, et qui se mani­fes­te­raient tôt ou tard dans une dyna­mique pro­gres­sive de démis­sions, ou encore de « quiet quit­ting », qui est un concept corol­laire pour par­ler de gens qui sans pour autant quit­ter leur tra­vail – parce qu’ils ne le peuvent pas tou­jours — choi­sissent de s’investir de la façon la plus mini­male qui soit. En réa­li­té, le « désen­ga­ge­ment » du tra­vail n’est pas récent, il s’est creu­sé tout au long des der­nières décen­nies dans les socié­tés occi­den­tales selon moult études et son­dages2

Une crise du capi­ta­lisme lui-même

Loin d’une pré­ten­due crise géné­ra­tion­nelle comme aiment à l’entendre les patrons quand ils se plaignent du manque de main‑d’œuvre, c’est la crise du capi­ta­lisme lui-même qui est en dis­cus­sion, inca­pable de gar­der ses troupes com­plètes et sou­riantes tout en leur impo­sant un mana­ge­ment stres­sant, des cri­tères per­pé­tuels de ren­ta­bi­li­té – même dans des ser­vices publics — et des salaires insuf­fi­sants pen­dant que les divi­dendes ruis­sellent en haut, même pen­dant la crise ! Il voit se refer­mer sur lui le piège du chan­tage au chô­mage dans un chan­tage à la démis­sion : que ferait une entre­prise sans tra­vailleurs ? Pas grand-chose à part les sup­plier de revenir…


C’est ce qu’on peut espé­rer d’un tel mou­ve­ment : une inver­sion rela­tive du rap­port de forces entre capi­tal et sala­riat, et une mise en concur­rence des entre­prises pour autre chose que le pro­fit : qui pour­ra pro­di­guer l’environnement de tra­vail le plus sain à ses employés ? Parce qu’au final, la grande démis­sion est sur­tout une grande rota­tion : la plu­part des gens doivent cher­cher dans la fou­lée autre chose autre part pour assu­rer leur exis­tence maté­rielle, même s’ils prennent sou­vent des pauses, et que cer­tains choi­sissent de deve­nir indé­pen­dants. Ce qui peut ras­su­rer les patrons : ah mais de toute façon, ils revien­dront… on n’a qu’à redo­rer un peu notre image. Plus lar­ge­ment, il serait beau­coup trop opti­miste de pen­ser, sur­tout pour les grandes chaînes et mul­ti­na­tio­nales, qu’elles puissent céder des droits du jour au len­de­main, en tous cas pas avant qu’elles exploitent toutes les pistes pos­sibles pour contour­ner un pro­blème aus­si struc­tu­rel : délo­ca­li­sa­tions, appel à de la main d’œuvre étran­gère, mili­tan­tisme en faveur de la baisse des allo­ca­tion sociales pour « faire reve­nir les fai­néants » etc.

” On peut espé­rer une mise en concur­rence des entre­prises pour autre chose que du profit ”

La pro­chaine étape

Pour évi­ter qu’une telle contre-offen­sive ne s’installe et pour espé­rer trans­for­mer dura­ble­ment le monde du tra­vail, il s’agirait de se sai­sir d’un tel mou­ve­ment pour avan­cer des reven­di­ca­tions poli­tiques : semaines de 32h ou de 4 jours, ren­for­ce­ment du code du tra­vail, répar­ti­tion des richesses, démo­cra­tie interne, mini­mi­ser le contrôle des uns sur les autres… et bien d’autres coups de fouet vitaux pour équi­li­brer les rap­ports de forces et redon­ner un goût et de la digni­té au tra­vail. C’est comme une nappe que cha­cun tire de son côté, il faut être actif ! Ren­for­cer des syn­di­cats déser­tés depuis long­temps, se réunir et échan­ger pour ne pas crou­ler sous le poids de l’isolement : quelle soli­tude est celle de celui qui démis­sionne dans son coin, la boule au ventre et sans mate­las derrière ?
En somme, le boy­cott du tra­vail – capi­ta­liste – est d’un poten­tiel énorme pour mettre à bas des sec­teurs, en arro­ser d’autres, et dépla­cer les règles du jeu. Il met la socié­té dos au mur : fais quelque chose où tu fini­ras par som­brer sans soi­gnants, sans profs, sans tech­ni­ciens, sans pay­sans, sans tout ce qui te fait tenir au final, et cer­tai­ne­ment pas ceux qui te dictent leurs lois !

Ayman

1. Terme popu­la­ri­sé par l’anthropologue David Grae­ber pour dési­gner des métiers très bureau­cra­ti­sés sans uti­li­té réelle et dont la dis­pa­ri­tion n’aurait pas de grand impact
2. Selon le rap­port State of the Glo­bal Work­place de Gal­lup pour 2022, l’en­ga­ge­ment des tra­vailleurs euro­péens n’est que de 14 %, contre 33 % en Amé­rique du Nord et 21 % dans le monde.

Quand l’ingénieur déserte !

Le 30 avril der­nier, des ingé­nieurs d’Agro-Paris Tech pro­noncent un appel à déser­ter au milieu de leur céré­mo­nie de remise des diplômes, refu­sant de tra­vailler dans des métiers et entre­prises qu’ils jugent destructeurs…

Que ce soit juste après le diplôme, quelques années de tra­vail en boîte ou après trente ans de car­rière, la déser­tion des ingé­nieurs – et des cadres en géné­ral — du mar­ché du tra­vail est un phé­no­mène de plus en plus visible qui, même s’il ne touche qu’une petite mino­ri­té, est révé­la­teur du malaise gran­dis­sant de celles et ceux qui « exé­cutent » les cahiers des charges, quand ceux-ci leur paraissent nocifs, super­flus ou tout sim­ple­ment sans inté­rêt. Tous n’abandonnent pas for­cé­ment les com­pé­tences qu’ils ont acquis en école : cer­tains vont essayer de les valo­ri­ser à la marge de la socié­té sous d’autres cieux que ceux de l’entreprise pro­duc­trice de valeur, et d’autres – les récits les plus média­ti­sés – car­ré­ment pla­quer tout leur back­ground pour deve­nir, pay­sans, bras­seurs, éco-vil­la­geois et autres sym­boles de l’exode urbain, qui est en même temps un exode de la « moder­ni­té » et du « pro­grès » deve­nant des mots sus­pects, caducs, tein­tés du gris taci­turne de l’exploitation sociale et des ravages écologiques.

Un che­min pavé de frus­tra­tion

Pour­tant, tous ces pro­fils n’ont pas for­cé­ment débar­qué dans l’ingénierie par erreur, et pour­raient même avoir éprou­vé un grand opti­misme quant à leur entrée dans le monde du tra­vail et leur capa­ci­té à trans­for­mer des socié­tés de l’intérieur ! C’est ce que met en évi­dence le texte « déser­ter l’ingénierie »1 où l’auteur inter­roge plu­sieurs ingé­nieurs démis­sion­naires qui mettent en avant, cha­cun en par­tant de sa propre expé­rience, plu­sieurs motifs d’impuissance : l’inertie des struc­tures qui rendent dif­fi­cile d’influencer les choix de l’entreprise et de se sen­tir acteur ; la dis­so­nance entre les valeurs affi­chées et les actions qu’on se retrouve à mener ; la loi du pro­fit et de la concur­rence qui bloque des ini­tia­tives éco­lo­giques  ; l’isolement ou encore le sen­ti­ment d’être inutile et interchangeable…

En face, on a par­fois ten­dance à trop psy­cho­lo­gi­ser ces cas-là : « ils n’étaient pas faits pour être ingé­nieurs » ; « c’est la crise de la tren­taine » ; « Ils n’ont juste pas trou­vé chaus­sure à leur pied » ; ou encore le fameux « ah mais les jeunes d’aujourd’hui… » C’est pour­tant nier la dimen­sion inti­me­ment poli­tique du phé­no­mène de la déser­tion qui trans­porte plus de sens qu’une clas­sique recon­ver­sion. En effet, à tra­vers un choix aus­si radi­cal, ces per­sonnes disent non à des pans entiers de l’économie jugés nui­sibles comme les éner­gies fos­siles, l’aéronautique, l’automobile ou encore l’agro-industrie, aux modes de gou­ver­nance dans les entre­prises, à la pri­mau­té accor­dée à la tech­no­lo­gie dans nos socié­tés ou encore à la place socio­lo­gique qu’on attend sage­ment d’eux qu’ils prennent : che­mise grande mai­son grande voi­ture et petits choupinous !

” On a par­fois ten­dance à trop psy­cho­lo­gi­ser la désertion ”

Alors oui, ces démis­sions sont des formes silen­cieuses de pro­tes­ta­tion contre un ordre du monde. Ce qu’ont fait les étu­diants d’Agro Paris Tech à tra­vers leurs dis­cours, c’est pré­ci­sé­ment don­ner une voix col­lec­tive et poli­tique à des affects qu’on aurait ten­dance à enfer­mer dans la sphère pri­vée : dési­rer de la cohé­rence, de la sobrié­té, du temps pour soi, un sens à sa vie… allant jusqu’à faire un « appel à déser­ter ». Mais une telle injonc­tion n’est-elle pas contre-productive ?

Déser­ter n’est pas la seule issue

Le modèle de la déser­tion est très fort pour faire bou­ger les lignes dans les ima­gi­naires, mais peut-on en faire un modèle de masse quand on sait que la com­plexi­té tech­nique est de toute façon indis­pen­sable à une socié­té de grande échelle ? Idéa­le­ment, il s’agirait de s’armer de ces savoirs pour les fruc­ti­fier là où ils seraient le plus utiles, comme un Robin des bois des com­pé­tences ! Com­bien de tech­niques très com­plexes peuvent et doivent être mises au ser­vice d’un pro­jet poli­tique décrois­sant, démo­cra­tique et équi­table : déman­tè­le­ment ou réha­bi­li­ta­tion d’industries, low-techs, réseaux décen­tra­li­sés, tech­niques de répa­ra­tion, nou­velles éner­gies, ges­tion plus durable de l’eau et des déchets, maté­riaux de construc­tion … mais à une dif­fi­cul­té près, qu’un tel pro­jet poli­tique existe !
Le désar­roi ou la frus­tra­tion de l’ingénieur qui bifurque faute de sens tient en par­tie au fait qu’il n’est pas mis au contact d’un tel pro­jet poli­tique glo­bal ou de ses incar­na­tions molé­cu­laires dans l’océan du tech­no-capi­ta­lisme : asso­cia­tions enga­gées, coopé­ra­tives pérennes, entre­prises en avance dans leurs modes de gou­ver­nance et de répar­ti­tion, col­lec­ti­vi­tés au ser­vice des popu­la­tions… Et si on pre­nait le temps de cher­cher ensemble ces espaces ? De leur don­ner de la visi­bi­li­té ? De les créer ? De mili­ter acti­ve­ment dans les sphères déci­sion­nelles en for­mant des groupes et des mou­ve­ments, puisqu’on est beau­coup plus forts à plu­sieurs qu’isolés ?

” La frus­tra­tion de l’in­gé­nieur qui bifurque tient en par­tie au fait qu’il n’est pas mis au contact d’un pro­jet poli­tique global ”

Tenir tous les modes d’action ensemble

Quoi qu’il en soit, entre ceux qui décident de par­tir pour de bon, par­tir un peu, infil­trer, construire autre part, s’absenter momen­ta­né­ment, deve­nir ermites ou éle­ver des chèvres ! Il ne peut y avoir de mise en com­pé­ti­tion, de leçons de morale ou d’injonctions puisque toutes ces per­sonnes n’ont pas vécu les mêmes expé­riences, n’ont pas toutes les mêmes uto­pies poli­tiques, le même capi­tal finan­cier et cultu­rel, les mêmes pas­sions… L’essentiel cepen­dant est qu’elles se retrouvent sur un point : il y a un pro­blème avec la place qu’on nous demande de prendre, et elles se rendent sou­vent utiles dans les lieux qu’elles occupent, cha­cune à sa manière, dehors ou dedans. Tant que l’ambition révo­lu­tion­naire reste che­villée au corps, il sera dif­fi­cile pour le patro­nat de les récu­pé­rer, et plus dif­fi­cile encore d’empêcher que la ten­dance ne s’amplifie : et si nous appro­chions ces temps bénis où plan­ter des tomates est plus sexy que conduire la der­nière Tesla ?

Nico­las feat Ayman

1. Article en accès libre sur Media­part : https://blogs.mediapart.fr/paul-platzer/blog/150421/deserter-lingenierie

Sauver la planète, manger les riches ! 

Rien qu’en sub­sis­tant dans l’existence, les ultra-riches pol­luent énor­mé­ment. Il n’y a qu’à suivre des comptes comme @laviondebarnard (et autres stars du 0,1%) pour se rendre compte de leurs exor­bi­tants tra­jets et com­prendre — avec une pince d’agacement — que ces gens-là peuvent pol­luer votre vie entière en un mois ! Les 1 % les plus riches sont res­pon­sables de 15 % des émis­sions mon­diales, c’est beau­coup non1 ?

Qu’ils soient mil­liar­daires véreux, spor­tifs de haut-niveau, influen­ceurs ou ministres en exer­cice, ils ont en com­mun ce même air hors sol, avec la com­pli­ci­té et l’incapacité à légi­fé­rer d’une classe poli­tique qui assiste à tout ça de manière pas­sive, devise de tran­si­tion cli­ma­tique dans de grands forums pom­peux avec les yachts sta­tion­nés à l’arrière, et trouve quand même le cou­rage d’inviter le reste de la popu­la­tion à faire des efforts en vue de la crise cli­ma­tique ! A la manière d’un Macron qui fait un dis­cours vibrant où il invite le peuple à bais­ser la clim et le chauf­fage et annonce « la fin de l’abondance » tout en refu­sant de tou­cher – contrai­re­ment à des pays voi­sins comme l’Espagne ou le Por­tu­gal – à celle des super­pro­fits pétro­liers et com­pa­gnie. Tout ça finit par res­sem­bler à une blague de mau­vais goût…

L’écologie des petits gestes ne passe plus

Vivant dans un tel cli­mat, on peut com­prendre sans mal que des gens se détournent de l’imaginaire éco­lo­gique tel qu’il leur est pré­sen­té, iro­nisent des­sus, se moquent même, refusent ridi­cu­le­ment de trier leurs déchets ou d’abandonner leur bagnole fétiche. Tant que l’écologie qu’on leur pro­pose est une éco­lo­gie indi­vi­dua­liste des petits gestes qui nie les rap­ports sociaux et le juste par­tage de l’effort, ils ont bien rai­son de pas­ser leur che­min… et tant mieux !

Dire non à l’écologie bour­geoise qui met tout le monde sur le même pied d’égalité, dilue la res­pon­sa­bi­li­té des plus aisés et du sys­tème qu’ils arrosent – le capi­ta­lisme — dans un « nous » abs­trait, une « huma­ni­té » qui se réduit en réa­li­té aux classes supé­rieures des pays riches, c’est com­men­cer à pen­ser une éco­lo­gie offen­sive qui aille au fond du pro­blème, une éco­lo­gie où les gens sont moins occu­pés à réduire ce qu’ils peuvent de leur empreinte car­bone – ce qui ne repré­sen­te­rait de toute façon qu’à peu près le quart de la réduc­tion néces­saire2 — que de se concer­ter sur la façon dont on pour­rait refon­der une socié­té sobre et décrois­sante, son tis­su indus­triel, son mix éner­gé­tique, ses modes d’importation, l’aménagement de ses ter­ri­toires, et puisque c’est le sujet du moment, ce qu’elle per­met et ce qu’elle ne per­met plus !

De ce point de vue, le lour­daud un peu beauf qui aime pas­sion­né­ment les entre­côtes n’est peut-être pas un enne­mi de la cause : dans l’usine où il tra­vaille, il a peut-être des idées sur com­ment on réoriente la pro­duc­tion ; il serait peut-être béné­vole dans la nou­velle grande ferme col­lec­tive du quar­tier ! Ce qui importe par-des­sus tout, c’est l’élan col­lec­tif : l’austérité qu’on décide ensemble sera tou­jours plus accep­table, voire géné­ra­trice d’enthousiasme, que l’écologie qu’on nous assène d’en haut à coup de leçons de morale de la part de ceux qui, rien que par leur appar­te­nance de classe, pol­luent bien plus que nous.

Le rem­part de la bour­geoi­sie

Or c’est là que le bât blesse ! Si un élan col­lec­tif venait à se créer, on a vite une cer­taine idée de qui serait mis au banc des accu­sés : nos riches du départ. Leur mode de vie quoique extra­va­gant n’est que l’arbre qui cache la forêt pour ceux qui pol­luent sur­tout en pos­sé­dant – auquel cas on par­le­ra doré­na­vant de bour­geois — : de par leur patri­moine finan­cier, 63 mil­liar­daires fran­çais pol­luent plus que la moi­tié de la popu­la­tion selon une étude de Green­peace et Oxfam !
Leur por­te­feuille d’ac­tions a une odeur par­ti­cu­liè­re­ment sale puisqu’ils pilotent des entre­prises géné­ra­le­ment cli­ma­ti­cides et des mul­ti­na­tio­nales extrac­ti­vistes en impo­sant des ren­de­ments insou­te­nables, sans par­ler de leur acti­visme poli­tique en tant que puis­sants lob­bys, à l’échelle natio­nale ou trans­na­tio­nale. Pro­prié­tés finan­cières et lucra­tives, pro­prié­tés immo­bi­lières, pro­prié­tés indi­vi­duelles… on touche enfin le fond du pro­blème : l’appropriation col­lec­tive de la pro­blé­ma­tique éco­lo­gique, qui passe par l’appropriation col­lec­tive de sec­teurs de l’économie, de ter­rains, de bâti­ments à réno­ver, d’activités à déman­te­ler… bute sur la pro­prié­té des bour­geois, autant dire leur exis­tence ontologique.

Pour une éco­lo­gie du dépas­se­ment de la pro­prié­té

Ce bous­cu­le­ment des repères de la pro­prié­té, en par­ti­cu­lier lucra­tives, peut s’étaler sur des degrés de radi­ca­li­tés divers. Allant de la modeste taxa­tion pour récu­pé­rer des fonds utiles à la tran­si­tion : une sur­taxe sur les divi­dendes des entre­prises néfastes pour le cli­mat peut rap­por­ter 17 mil­liards de dol­lars et un ISF cli­ma­tique sur les pla­ce­ments finan­ciers 6,8 mil­liards3 ! Jusqu’à la socia­li­sa­tion d’activités éco­no­miques à diri­ger non plus vers le pro­fit mais vers les besoins, des natio­na­li­sa­tions, un droit de pré­emp­tion sur des sec­teurs qu’il s’agirait de contrac­ter, des puni­tions légales, des sabo­tages, des res­tric­tions d’usage, voire des confis­ca­tions : avec cet épi­sode de la guerre en Ukraine, l’UE s’est mon­trée par­ti­cu­liè­re­ment vaillante et capable (sic) quand il s’agit d’annuler argent, avoirs et pro­prié­tés de luxe des oli­garques russes, alors pour­quoi ne pas res­sor­tir les poli­tiques de guerre sur d’autres fronts ?

A la une du numé­ro d’Août-Sep­tembre de Socialter

Aux gens qui répon­dront que c’est extrême, fau­drait-il rap­pe­ler que les cir­cons­tances sont extrêmes aus­si, que pour les couches les plus oppri­mées de la socié­té elles n’ont jamais ces­sé de l’être, les mêmes qui seront en pre­mière ligne dans l’adaptation face au dérè­gle­ment éco­lo­gique. Inci­ta­tions et demandes polies ne peuvent plus suf­fire, car de grandes bifur­ca­tions appellent à des choix gran­dioses : entre autres, désa­cra­li­ser la pro­prié­té pri­vée pour évo­luer vers des régimes de copos­ses­sion du monde et de ses struc­tures pro­duc­tives. La bour­geoi­sie n’a pas de nombre ou d’armée à oppo­ser, elle n’a que ses jeux d’influence, des codes numé­riques sur un compte en banque et le mythe infaillible de son pré­ten­du mérite dis­til­lé dans la socié­té pour tenir les regards éloignés !

Enten­dons-nous bien, les très riches ne sont pas les seuls res­pon­sables et les bous­cu­ler ne chan­ge­ra pas les choses du jour au len­de­main ! Mais cela per­met­tra au moins de redis­tri­buer quelques cartes, de l’argent, des espaces de pou­voir, et sur­tout, redon­ner de la digni­té aux gens avec des sym­boles forts : nous ne sommes pas dans la même galère, vous êtes ridi­cules avec vos jets et vos post ins­ta, vos golfs et vos pis­cines, vous pre­nez trop de place, main­te­nant déga­gez un peu (beau­coup) pour qu’on puisse avan­cer ! Et merci !

Ayman

1. Selon un rap­port com­plet d’Ox­fam sur les inéga­li­tés des émis­sions de CO2 : Research-Report-Carbon-Inequality-Era-Embargoed-21-Sept-2020
2. Si on prend le scé­na­rio des efforts “modé­rés” dans l’é­tude “Faire sa part” de Car­bone 4.
3. Selon une étude de Green­peace résu­mée sur le lien sui­vant : https://www.greenpeace.fr/milliardaires-et-climat-4-chiffres-qui-donnent-le-vertige