Concours de nouvelles 2021 : « Un choix en option »

« – Et avec ça, ce sera tout ? »
J’avais utilisé le ton affable que je prenais d’ordinaire avec tous mes clients, même si celui qui se tenait face à moi ne m’inspirait qu’une relative sympathie. En effet, il transpirait à grosses gouttes alors que le thermostat de la pièce était réglé définitivement sur 18 degrés, la température idéale pour la circulation des neurones. Il avait un regard vague ou torve, et… Oui, mais oui, c’était cela, je décelais aussi une odeur d’alcool en arrière plan. Monsieur avait sans doute voulu se donner un peu de courage et pour ce faire vider quelques flacons à plus de 45 degrés ! Cela faisait une bonne moyenne me direz-vous avec la température ambiante qui était morose !

« – Euh, répondit-il à moitié exaspéré, je viens de commanditer le meurtre de ma femme et vous me demander si ce sera tout ? »
En effet, il s’était assis depuis déjà plus d’une demi-heure pour solliciter l’élimination de son épouse, sous prétexte qu’il ne supportait plus le parfum, et qu’elle ne supportait pas de vivre sans fragrance ! J’avais déjà entendu ce genre d’inepties qui cachaient une épouse laide ou acariâtre souvent accompagnée d’une jeune maîtresse.

« – Oui, Monsieur ! Et si vous vous êtes renseigné, vous savez que je ne fais pas dans le
conventionnel, ni l’amateurisme. Vous pouvez donc choisir dans quelles conditions, avec quelle arme et le lieu du crime …
– Un Cluedo, grandeur nature en fait ! Ricana-t-il presque au bord de l’apoplexie.
– Sachez Monsieur, que le travail est soigné ici, et que rien ne pourrait par la suite vous rattacher à la disparition de la victime, n’est-ce pas ce que vous venez de me demander ? Le ton s’il restait poli, était froid, à la limite de la congélation.
– Tout à fait, veuillez m’excuser, Je sais que vous êtes un professionnel, vous m’avez été
chaleureusement recommandé par…
– Chut ! Je le coupai de manière péremptoire. Pas de nom, pas de prénom, pas de logo ! Telle est ma devise ! Je voulais vous faire simplement profiter de nos offres commerciales du moment. Je fais intervenir les meilleurs prestataires du marché, comme vous le savez ou pas….
– D’accord, il s’était radouci, dites moi, si cela n’est pas tellement plus cher ?!
– Alors, nous avons plusieurs formules : la formule « François Villon » légèrement plus
dispendieuse certes, mais une très belle mise en scène pour les poètes et âmes perdues, les victimes romantiques, avec lettre déchirante et une scénographie intéressante dans un sous-bois digne de La ballade des pendus. A ces mots, le client tordit le nez en indiquant :
– Non, pas le genre, pas le genre…
– Bon, repris-je, nous avons aussi, l’option « mort insolite ».
– Ah, répondit-il, cette fois fortement intéressé, et cela consiste en quoi ?
– Par exemple, une mort à la manière du dramaturge grec Eschyle, estourbi après avoir reçu une tortue sur la tête…ou encore celle de Tenesse Williams qui s’étouffa avec le bouchon d’un
vaporisateur nasal !
– Oui, c’est pas un peu compliqué à monter tout cela ?
– Bien au contraire, il n’y a jamais d’enquête !
– Alors, je suis d’accord pour le surplus, je veux bien un scénario qui n’implique pas d’enquête, ma femme en effet, est très riche et j’ai peur qu’une mort suspecte n’entraîne trop d’investigation, alors oui, cela m’irait bien !
– Entendu, Monsieur. »
Je lui indiquais ensuite pour le virement un chiffre avec un nombre incroyable de zéros puis la sortie en le raccompagnant à la porte.

Je le suivis du regard par la fenêtre, il s’était garé relativement loin du bâtiment. Son pas était mal assuré sur les plaques de givre qui s’étaient formées pendant la nuit. Encore un
coup du réchauffement climatique qui conduisait aux conditions les plus extrêmes. La semaine dernière le vent du Sahara avait enrobé la ville d’une couleur orangée du plus bizarre, et moins de cinq jours après, nous bénéficions, d’une couche de neige glissante digne d’un hiver soviétique.

Horreur ! L’homme venait de glisser et de passer sous le tram de 17 H 50 ! Je me précipitai en courant dans la rue ! Il était mort, et bien mort à la manière du célèbre architecte Gaudí ! Formidable, cela faisait une nouvelle option pour mon catalogue !

Laureline FERRARA

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